Vient de paraître : "Le canon poétique dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle"
- 16 juin
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Je viens de publier dans le collectif Le Canon littéraire un article portant sur "Le canon poétique dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle".
Introduction :
Afin d’étudier la reconfiguration du canon poétique dans la seconde moitié du XIXe siècle, il convient de préciser ce que recouvre l’expression. On commencera par relever que, pour une époque donnée, il n’existe pas « un » canon littéraire ou, en l’espèce, poétique, mais des canons, comme l’ont établi plusieurs contributions au numéro spécial de la Revue d’Histoire littéraire consacré à ce sujet[1]. Il convient de distinguer entre autres : (i) un canon religieux, que révèlent par la négative les mises à l’Index auxquels se livrèrent les autorités ecclésiastiques[2] ; (ii) un canon judiciaire qui, s’il s’articule pour partie avec le dogme chrétien, reflète surtout l’idéologie morale, civique et politique de son temps, et dont le procès contre Les Fleurs du mal à l’été 1857 est le cas d’espèce le plus célèbre pour la période qui nous intéresse[3] ; (iii) un canon académique, au sens large du terme, qui se subdivise en trois grands axes, régis par des instances sociales et culturelles relativement distinctes les unes des autres : (a) l’un d’ordre scolaire et universitaire, tels qu’en témoignent les programmes et manuels des lycées et des établissement d’enseignement supérieur, ou ceux du baccalauréat et de l’agrégation[4] ; (b) l’autre d’ordre institutionnel, tels que l’illustrent les discours tenus lors de cérémonies officielles, comme les réceptions à l’Académie française, les remises de prix et de distinctions littéraires, ou les hommages funèbres ; (c) un dernier, enfin, plus étroitement littéraire en ceci qu’il est incarné par les politiques éditoriales des journaux et des éditeurs, les recensions des journalistes et des écrivains, et les volumes d’introduction, de synthèse ou de témoignages, de Jules Janin[5] à Maurice Souriau[6] en passant par Jules Wisniewski[7] ou Georges Docquois[8] – certaines de ces productions pouvant être à l’intersection des catégories qui viennent d’être sommairement esquissées, à l’instar du célèbre Rapport à M. le ministre de l'Instruction publique et des beaux-arts sur le mouvement poétique français de Catulle Mendès[9].
Ces premières remarques illustrent aussi le fait que le « canon » procède non pas d’une mais de deux pratiques sociales, que l’on rattache traditionnellement aux noms de Polyclète et d’Aristarque. D’un côté, le canon est un ensemble de normes injonctives plus ou moins clairement énoncées qui fixent les « facteurs » ou « valeurs » ou « grandeurs » selon lesquels une œuvre sera ou non considérée comme un modèle de tel ou tel type de littérature, ou de poésie. De l’autre, sur la base de ces éléments, le canon dresse la liste des auteurs et des œuvres ainsi reconnus et consacrés[10] – comme le fait aussi bien l’Eglise avec son Index ou Catulle Mendès dans son rapport au Ministère de l’Instruction publique cité ci-dessus. Ensuite, il est patent que ces canons, et les « canonisations » dont ils sont, selon les instances visées, la cause ou la conséquence, ne reposent pas uniquement sur des critères littéraires, mais aussi sur des facteurs sociaux, politiques et culturels, voire économiques, dans une société qui, du coup d’Etat de Napoléon III au triomphe de l’exposition universelle de 1901, a connu une profonde métamorphose des techniques et des modes de production, que ce soit dans la presse ou dans le monde de l’édition au sens large. C’est à identifier et hiérarchiser ces facteurs, appliqués à la seule poésie, qu’est consacrée cette étude.
[1] José-Luis Diaz (éd.), Le XIXe siècle face aux canons littéraires. Persistance, remises en cause, transformations, numéro spécial de la Revue d'Histoire littéraire de la France, janvier-mars 2014, 114e année, n°1.
[2] Jean-Baptiste Amadieu, « La littérature française du XIXe siècle à l'Index », Revue d'Histoire littéraire de la France, 104e Année, n°2, Avril-Juin 2004, p. 395-422.
[3] Yvan Leclerc, Crimes écrits. La littérature en procès au XIXe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2021.
[4] Martine Jey, « Le canon aux agrégations du XIXe siècle », Revue d'Histoire littéraire de la France, 114e Année, n°1, janvier-mars 2014, p. 143-156.
[5] Jules Janin, Critique. Portraits et caractères contemporains, Paris, Hachette, collection Hetzel, 1859.
[6] Maurice Souriau, Histoire du Parnasse, Paris, Editions Spes, 1929.
[7] Jules Wisniewski, Étude sur les poètes dramatiques de la France au XIXe siècle, Paris, Dentu, 1861.
[8] Georges Docquois, Le congrès des poètes, août 1894, Paris, Bibliothèque de la Plume, 1894.
[9] Catulle Mendès, Le mouvement poétique français de 1867 à 1900. Rapport à M. le ministre de l'Instruction publique et des beaux-arts, précédé de Réflexions sur la personnalité de l'esprit poétique de France ; suivi d'un Dictionnaire bibliographique et critique et d'une Nomenclature chronologique de la plupart des poètes français du XIXe siècle, Paris, Fasquelle, 1903.
[10] Sur la notion connexe de « consécration, » voir Benoît Denis (éd.), Approches de la consécration en littérature, numéro spécial de la revue COnTEXTES, n°7, 2010. URL : https://journals.openedition.org/contextes/4609
Référence bibliographique : Jean-Michel GOUVARD, "Le canon poétique dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle", in Le Canon littéraire, tome 3 : Le Canon de la littérature française, dir. Guillaume Bridet et Jacques Poirier, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2026, p. 159-173.
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